J'ai écouté Paul Watson hier soir, dans le podcast Legend.
Deux heures d'interview. Un mec de 73 ans, calme, posé, qui te raconte 50 ans de sa vie passés à se mettre entre des baleines et des harpons. Qui a sauvé, avec son équipe, des dizaines de milliers de baleines, des centaines de milliers de dauphins, des millions de phoques. Sans jamais blesser personne, ni un adversaire, ni un membre de son équipage. Et qui, à 73 ans, vient de passer 5 mois en prison au Groenland, sous le coup d'une procédure d'extradition vers le Japon, où il risque 15 ans de prison.
Et le truc qui m'a scotché, c'est qu'il en parle sans rancune. Comme si c'était normal. Comme si c'était le prix à payer.
Ce qu'il a fait
Pour ceux qui découvrent : Paul Watson est un des fondateurs de Greenpeace, qu'il a quitté parce qu'il trouvait l'organisation trop molle. Il a créé Sea Shepherd en 1977. Le principe : ne pas se contenter de manifester. Aller sur place. Mettre son corps entre les harpons et les animaux. Éperonner les bateaux baleiniers illégaux quand il le faut.
Pendant 50 ans, son ONG est devenue la plus grande flotte non gouvernementale du monde : une quinzaine de navires, des équipages volontaires, des opérations dans tous les océans.
Et le résultat est mesurable. La chasse à la baleine industrielle a quasiment disparu dans les zones où Sea Shepherd opérait. Le Japon, le seul gros pays qui a continué officiellement, est aussi celui qui le pourchasse aujourd'hui par voie judiciaire.
Coïncidence ?
Sa philosophie en un mot
Watson a un mot pour résumer ce en quoi il croit : biocentrisme.
L'idée est simple. Depuis 12 000 ans, les humains se considèrent comme au-dessus du reste du vivant. Au sommet de la pyramide. La nature, pour nous, c'est un décor, une ressource, un truc qu'on exploite. Les animaux, c'est des êtres inférieurs. Les arbres, c'est du bois en attente de devenir une planche.
Le biocentrisme renverse tout ça. L'humain n'est pas au centre. Il est dedans. Il est une espèce parmi des millions, qui dépend, pour respirer, manger, boire, des autres espèces. Sans abeilles, plus de pollinisation. Sans plancton, plus d'oxygène. Sans forêts, plus de régulation climatique. Sans océans en bonne santé, plus rien.
Et nous, on agit comme si on pouvait survivre en cassant tout ce qui nous tient.
C'est pas une lubie de gauchiste. C'est de la physique systémique. Et c'est ce que Watson répète depuis 50 ans, à un monde qui fait semblant de pas entendre.
La citation qui tue
Quand on lui demande ce qui va arriver si on continue comme ça, sa réponse est glaçante :
"C'est la nature qui réglera le problème."
Pas en mode prophétique. En mode constat froid. Si on continue à détruire les écosystèmes qui nous portent, on disparaîtra. Pas la planète — la planète survivra très bien à notre disparition. Mais nous. Et les organismes complexes qui ont besoin d'un climat stable.
La nature s'en sort très bien sans nous. C'est nous qui ne nous en sortons pas sans elle.
Pourquoi ça me parle
Je suis pas un militant. Je suis pas un éco-warrior. Je suis un plombier à Nice qui fait son taf et qui essaie de comprendre le monde dans lequel il vit.
Mais quand j'écoute Paul Watson, je me rends compte qu'il dit, calmement, avec 50 ans de pratique derrière lui, ce que je sens confusément depuis des années. Qu'on a perdu le sens du lien. Que tout ce qu'on fait — produire, consommer, scroller, courir — est devenu déconnecté de ce qui nous porte vraiment. L'air. L'eau. Le sol. Le vivant.
On vit dans des appartements, on bouffe des trucs sous plastique qui viennent de l'autre bout du monde, on regarde des écrans toute la journée, et on se demande pourquoi on est anxieux, fatigués, perdus. La réponse est peut-être pas si compliquée. On a oublié qu'on faisait partie de quelque chose de plus grand que nous.
Watson n'a jamais oublié, lui. Il a passé sa vie sur l'eau, dans le vent, dans le froid, à observer les baleines. Et c'est de là qu'il tire sa force. Pas d'une idéologie. Pas d'un livre. De l'expérience directe du vivant.
Ce qu'il dit de la justice
Il y a un truc qui m'a marqué dans son interview, c'est sa manière de parler de la situation actuelle.
Il est sous le coup d'une demande d'extradition vers le Japon. S'il y est envoyé, il prend 15 ans, à 73 ans. C'est une condamnation à mort déguisée. Et pendant ce temps, les vrais criminels — ceux qui pêchent illégalement, ceux qui braconnent, ceux qui détruisent des écosystèmes entiers — eux, ne sont quasiment jamais inquiétés.
"Je n'abdiquerai jamais devant les barbares et les bureaucrates."
Il dit ça sans colère, comme une évidence. Et c'est ça qui te scotche. Pas le slogan. La cohérence sur 50 ans.
Tu sais combien de gens disent un truc à 25 ans et le tiennent jusqu'à 73 ? Très, très peu. Watson, lui, est l'un d'eux.
Ce que je retiens
Je vais pas changer de vie en l'écoutant. Je vais pas devenir éco-guerrier ni partir en bateau dans le Pacifique.
Mais je vais essayer de me rappeler trois trucs.
Un. L'idée qu'on serait "supérieurs" au reste du vivant est une connerie historique. On en fait partie. On en dépend. Point.
Deux. Quand quelqu'un consacre sa vie à un combat juste, sans broncher, sans renoncer, sans plier sous les insultes, c'est précieux. Surtout dans une époque qui valorise tellement le pivot, l'opportunisme, le rebranding.
Trois. La nature s'en sort sans nous. Nous, on ne s'en sort pas sans elle. Ce serait peut-être pas mal de commencer à agir en conséquence.
Paul Watson est libre depuis décembre 2024, mais la procédure d'extradition japonaise est toujours active. Son interview chez Legend (Guillaume Pley) date de cette semaine. Son dernier livre, "Biocentrisme", est sorti aux éditions Denoël.
→ Captain Paul Watson Foundation
→ Interview Legend sur YouTube
